Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse
Chapitre 6 - La Belle Averse
Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse / Chapitre 6
Chapitre 6 - La Belle Averse
Lorsque Zoey la voit descendre le lendemain matin, elle ne pose aucune question. Elyse a remis sa tenue de voyage, plus sobrement que la veille, et porte contre elle la petite bourse contenant les affaires d’Oza. Elle n’a toujours pas ouvert le carnet. Elle l’a gardé près d’elle toute la nuit, comme une chose à la fois précieuse et dangereuse. Elle n’a pas encore trouvé le courage de franchir cette dernière frontière.
Zoey se contente de lui pousser un morceau de pain et une tasse chaude avant qu’elle ne parte. Elyse les accepte sans discuter, mange presque sans y penser, puis quitte le Nid du Cormoran en direction des quais.
Lorsqu’elle rejoint le ponton où le navire d’Amy est amarré, celui-ci est déjà en mouvement. Des silhouettes vont et viennent sur le pont, les voiles sont préparées, les cordages vérifiés et plusieurs marins embarquent des caisses qu’ils font rapidement disparaître dans la cale. Cela semble beaucoup pour une simple cérémonie, mais Elyse ne s’y attarde pas.
Amy l’aperçoit depuis la passerelle et lui fait signe de monter sans perdre de temps. Aucun membre de l’équipage ne paraît surpris de la voir revenir. Cela lui donne l’impression désagréable que tout le monde, sauf elle, sait déjà quelle place on lui a préparée.
« On part maintenant ? » demande-t-elle en posant le pied sur le pont.
« La mer sera plus propre au large », répond Amy. « Oza aurait détesté qu’on l’abandonne dans les eaux grasses du port. »
Cette réponse possède une logique qu’Elyse ne peut pas réellement contester. On ne confie pas un mort à la mer au milieu des restes de poissons, des déchets et des navires marchands pressés de décharger leur cargaison.
Elle se place donc à l’écart pendant que l’équipage achève les préparatifs. Le bois vibre bientôt sous ses bottes. Les amarres sont larguées et le navire quitte lentement Cap Carcasse. La ville recule derrière eux, avec ses mâts, ses passerelles, ses maisons faites d’épaves et son phare encore couvert par une brume légère, jusqu’à n’être plus qu’une masse confuse accrochée à la crique.
Elyse reste près du bastingage, une main posée contre la petite bourse d’Oza. Elle remarque à peine les mouvements du navire. La mer lui semble différente de celle qu’elle a traversée pour venir jusqu’ici, comme si le simple fait de savoir ce qu’ils s’apprêtent à lui confier suffisait à la rendre plus vaste.
La cérémonie commence lorsque le port ne représente plus qu’une silhouette lointaine derrière le brouillard.
La mer est calme, doulevant doucement la coque a chaque vagues. Oza repose près du bastingage, enveloppée dans son linceul et lestée avec soin.
Elyse se tient à quelques pas, les mains serrées devant elle. L’équipage ne chante pas. Il n’y a pas de long discours ni de formule héroïque destinée à transformer Oza en légende.
Amy parle brièvement de sa loyauté, de son incapacité à suivre un ordre sans donner son avis. Quelques marins sourient malgré eux.
Elyse aurait peut-être aimé sourire avec eux, mais chaque anecdote lui rappelle surtout toutes celles qu’elle ne connaîtra jamais par elle-même.
Amy termine en posant une main sur le linceul.
« Que la mer la porte mieux que nous n’avons su le faire. »
Les marins se préparent à soulever le corps. Elyse avance avant qu’ils ne commencent et pose à son tour une main sur le tissu, à hauteur de l’épaule de sa sœur. Elle n’a préparé ni prière ni discours. Elle cherche encore quelques mots suffisamment beaux pour expliquer son retard, son voyage et tout ce qu’elle aurait voulu apprendre d’elle, mais rien ne lui paraît honnête… elle recule alors, laissant faire l'équipage.
Lorsque le corps glisse dans la mer, Elyse ne détourne pas les yeux. Elle entend le froissement du tissu contre le bois, le choc bref contre la surface, puis plus rien que le mouvement du navire et le vent dans les voiles.
Oza disparaît sans fracas, comme si l’océan reprenait une femme qui lui appartenait déjà davantage qu’à sa propre famille.
Les yeux d’Elyse se remplissent de larmes, mais elle reste droite. Elle n’a pas été présente pour la vie de sa sœur. Elle sera au moins là pour son départ.
Après la cérémonie, personne ne vient immédiatement lui parler. Elle prend d’abord cette distance pour de la froideur, puis comprend que l’équipage essaie simplement de lui laisser un peu d’air.
Chacun reprend une tâche, plus lentement qu’avant, avec cette manière un peu lourde de continuer à vivre parce que le navire, lui, ne peut pas rester en deuil. Certains rangent les cordages utilisés pour la cérémonie. D’autres vérifient les voiles ou disparaissent sous le pont sans un mot.
Elyse reste près du bastingage, le regard fixé sur l’eau où sa sœur vient de disparaître, jusqu’à ce qu’Amy s’approche enfin.
« Tu tiens ? » demande la capitaine.
« Je crois. »
« Alors mange quand on te le proposera. La mer fatigue vite ceux qui se laissent porter par le chagrin plutôt que par la houle. »
Elyse tourne vers elle un regard fatigué.
« C’est un conseil de capitaine ? »
Amy esquisse presque un sourire.
« Plutôt celui d’une navigatrice. »
En d’autres circonstances, cette remarque lui aurait peut-être semblé un peu rude. Elle la conserve simplement quelque part en elle, avec toutes les petites phrases qui commencent déjà à composer un monde dont Oza faisait partie.
Elyse inspire lentement, puis regarde en direction de Cap Carcasse. La ville reste visible, mais beaucoup plus loin qu’elle ne l’aurait imaginé pour une simple sortie au large.
Brann se trouve à quelques mètres, occupé à démêler un cordage près du mât. Elle s’approche et lui demande à mi-voix :
« Combien de temps avant le retour ? »
L’homme au foulard ne répond pas. Son regard se dirige aussitôt vers Amy.
Elyse suit ce mouvement et fronce les sourcils.
« Nous rentrons bientôt ? »
Amy ne répond pas immédiatement. Ce silence suffit à lui faire relever complètement la tête.
« Amy ? »
La capitaine croise les bras.
« Pas tout de suite. »
« Qu’est-ce que cela veut dire ? »
« Cela veut dire que nous avons quelques choses à faire avant de rentrer. Une livraison à déposer, deux personnes à récupérer si elles ont eu l’intelligence de rester vivantes et un médecin à tabasser. Rien qui te concerne vraiment, mais ce sont les affaires. »
Elyse la fixe, d’abord sans comprendre. La colère met quelques secondes à traverser la fatigue.
« Vous m’avez demandé de venir pour la cérémonie. »
« Oui. »
« Vous ne m’avez pas dit que je partais avec vous. »
« Non. »
La simplicité de la réponse la frappe presque plus durement qu’une justification.
« Vous trouvez cela normal ? »
« Non. Je trouve cela pratique. »
Elyse fait un pas vers elle, les yeux brillants de fatigue et d’indignation.
« Si vous m’aviez prévenue, j’aurais au moins pu décider. »
« Si je t’avais prévenue, tu aurais discuté jusqu’à ce que la marée tourne. Ensuite, tu aurais exigé qu’on te ramène au port ou tu serais descendue avant le départ. Je n’avais le temps ni pour l’un ni pour l’autre. »
« Cela ne vous donnait pas le droit de décider à ma place. »
« Je suis capitaine. Décider à la place des gens qui discutent trop fait partie de mes journées. »
La magie remue sous la peau d’Elyse, davantage nourrie par la colère que par un réel désir de l’utiliser. Elle serre les doigts autour de son châle.
« Ramenez-moi à Cap Carcasse. »
« Pas maintenant. »
« Je ne suis pas membre de votre équipage. Je ne suis pas une cargaison. »
« Une cargaison ne se plaint pas. »
La jeune femme fait un nouveau pas, si près désormais qu’elle doit lever le menton pour soutenir le regard de la capitaine.
« Alors pourquoi me garder ici ? »
Amy détourne un instant les yeux vers la côte, déjà plus lointaine. Lorsqu’elle répond, sa voix a perdu une partie de son ironie.
« Parce qu’en moins de deux jours, tu as donné le nom d’Oza à la moitié des escrocs du port, suivi le premier imbécile qui prétendait connaître son navire et sûrement failli te faire dépouiller plus de fois que je me l'imagine. »
Elyse ouvre la bouche, mais Amy ne lui laisse pas le temps de répondre.
« Je viens de confier une femme de mon équipage à la mer. Je n’ai aucune envie d’expliquer à son fantôme que j’ai laissé sa petite sœur se faire égorger sur les quais simplement parce qu’elle tenait absolument à prendre ses propres décisions. »
Un silence s’installe entre elles.
Amy croise les bras plus fermement, comme si elle regrettait déjà d’en avoir trop dit.
« Tu mangeras avec nous, tu dormiras dans sa cabine et personne ne posera la main sur toi sans perdre quelque chose. Dans quelques jours, nous rentrerons à Cap Carcasse et tu pourras recommencer à faire exactement ce que tu veux. D’ici là, tu restes sur ce navire. »
« Vous auriez pu me le demander. »
« Et tu aurais dit oui ? »
Elyse hésite une seconde de trop.
« Voilà. »
La colère reste présente, mais Elyse ne trouve rien à répondre qui ne confirme pas exactement ce que la capitaine vient de dire.
« Combien de temps ? »
« Quelques jours. Une semaine, peut-être. »
Une semaine.
La veille encore, elle cherchait seulement un quai, un nom et une piste. Maintenant, elle doit passer plusieurs jours en mer avec des pirates qui connaissent mieux sa sœur qu’elle-même ne la connaîtra jamais.
« Je vous déteste un peu », finit-elle par déclarer.
Amy la laisse sur cette phrase, comme si la question était désormais réglée.
Elyse reste seule près du bastingage, profondément vexée, profondément endeuillée et suffisamment lucide pour comprendre qu’elle ne possède aucun moyen raisonnable de faire changer la situation. La mer les entoure, Cap Carcasse s’éloigne et la petite bourse contenant les affaires d’Oza repose toujours contre elle.
Elle n’a pas exactement été enlevée. Elle n’a pas réellement été invitée non plus. On l’a simplement embarquée dans une décision que personne n’a jugé utile de lui expliquer avant qu’il soit trop tard.
Une mousse finit par s’approcher avec un bol entre les mains. Elle le lui tend sans parvenir à la regarder dans les yeux, puis s’éloigne rapidement, comme si elle craignait d’être tenue personnellement responsable de la décision de sa capitaine.
La soupe est trop poivrée, trop grasse et à peine assez chaude… Elyse la mange tout de même.