Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse
Chapitre 5 - Sous le Pont
Elyse Al-Khemsin / Acte 1, Cap Carcasse / Chapitre 5
Chapitre 5 - Sous le Pont
Elyse suit Amy dans l’escalier étroit qui descend sous le pont. Les marches grincent sous leurs bottes et les bruits du port s’étouffent à mesure qu’elles s’enfoncent dans le navire. Les ordres lancés sur le pont deviennent de simples vibrations au-dessus de leurs têtes, parfois accompagnées du frottement d’un cordage ou d’un choc contre la coque.
Amy ne parle pas. Elle avance lentement, une main posée contre la paroi pour accompagner les mouvements du bâtiment. La marque rouge qui recouvre le dos de sa main gauche apparaît puis disparaît sous la lumière irrégulière des lanternes. Elyse la regarde plus souvent qu’elle ne le voudrait, sans parvenir à savoir s’il s’agit d’un tatouage, d’une brûlure ou d’autre chose.
Au bout du couloir, la capitaine s’arrête devant une porte fermée. Contrairement aux autres qu’elles ont croisées, celle-ci semble avoir été nettoyée récemment. Le sel a été essuyé autour de la poignée et un ruban rouge, assombri par l’humidité, est noué au crochet voisin.
Amy garde la main sur la poignée sans ouvrir.
« Je ne sais pas vraiment comment te préparer à ça », dit-elle.
Elyse fronce les sourcils.
« Me préparer à quoi ? »
La capitaine se tourne enfin vers elle. L’assurance qu’elle affichait sur le pont a légèrement disparu, remplacée par une fatigue plus difficile à cacher.
« Je pourrais essayer de te l’expliquer ici, mais tu penserais encore que j’ai choisi les mauvais mots. Il vaut mieux que tu voies par toi-même. »
Cette réponse ne rassure absolument pas Elyse. Elle cherche quelque chose sur le visage d’Amy, une hésitation, un mensonge, la trace d’une mauvaise plaisanterie que les pirates auraient décidé de faire à l’étrangère trop bien habillée. Elle n’y trouve rien de tout cela.
La porte s’ouvre.
La cabine est petite, mais parfaitement rangée. Des cartes ont été roulées et repoussées contre une paroi. Une paire de bottes usées repose sous une chaise. Un manteau sombre pend à un crochet, trop grand pour Elyse et trop abîmé pour avoir été laissé là par oubli. Sur une étagère sont alignés deux gobelets en métal, un couteau au manche fendu, trois coquillages et une petite figurine taillée dans du bois clair.
Personne n’a réellement vidé la pièce. Chaque objet est encore à sa place, comme si l’équipage attendait que quelqu’un d’autre décide lequel pouvait être déplacé en premier.
Au fond de la cabine, une silhouette repose sur la couchette, recouverte d’un linceul pâle.
Elyse reste sur le seuil.
Elle comprend immédiatement. Son esprit cherche tout de même une autre explication. N’importe quoi qui justifierait la présence de ce tissu sans confirmer ce qu’elle sait déjà.
Amy entre la première et se place sur le côté.
« Le Doc a fait ce qu’elle a pu pour la garder intacte », explique-t-elle à voix basse. « On doit reprendre la mer ce soir ou demain matin. On attendait que les vents soient meilleurs et on a quelques affaires a conclure ici. »
Elyse ne répond pas. Le mot garder lui paraît insupportable, mais elle ne trouve rien à lui opposer.
Elle avance d’un pas, puis d’un autre. Le navire bouge à peine contre le quai, pourtant le sol lui semble moins stable qu’une heure auparavant. Elle s’était préparée à toutes sortes de retrouvailles. Oza pouvait refuser de la reconnaître, lui rire au nez, lui reprocher d’être venue, être ivre, blessée ou simplement absente.
Elle ne s’était pas préparée à ne rien pouvoir lui dire.
« Depuis quand ? » demande-t-elle.
Sa voix est si faible qu’elle doit presque répéter.
Amy reste près de la porte.
« Six jours. »
Elyse ferme les yeux. Six jours. Pas une vieille disparition. Pas une lettre retrouvée après plusieurs mois. Six jours seulement. Elle a traversé la mer pendant que sa sœur mourait ici, à quelques journées de navigation de son arrivée. Cette précision rend la chose bien plus cruelle qu’elle ne l’était jusque-là.
« Elle était vivante quand j’ai quitté le Turhan ? »
Amy hésite.
« Probablement. »
Ce mot lui fait plus de mal qu’un refus franc.
Elle rejoint la couchette et pose une main sur son rebord sans toucher le linceul. Ses bracelets, ses vêtements soigneusement choisis et les bijoux qu’elle a pris le temps de fixer ce matin-là lui paraissent soudain ridicules. Elle s’était préparée pour rencontrer une pirate capable de juger sa petite sœur au premier regard. Il ne reste plus personne à impressionner.
« Qu’est-ce qui lui est arrivé ? »
La capitaine inspire lentement.
« On a eu un accrochage au large des côtes du nord. Rien qu’on n’ait déjà connu, au départ. Oza a reçu un mauvais coup sous les côtes. Elle a continué à se battre, évidemment, parce qu’écouter les ordres n’a jamais été son principal talent. »
Amy regarde la silhouette recouverte.
« La blessure s’est infectée. Maëlle a fait ce qu’elle pouvait pour contenir la fièvre et on a fait venir deux autres guérisseurs sur une petite île au large d'ici. Aucun n’a réussi à la sauver. »
« Aucun ? »
La question sort plus durement qu’Elyse ne le souhaitait.
« Le premier a dit qu’il ne pouvait rien tenter. Le second a proposé un traitement qui risquait de la tuer avant même la fièvre. Oza lui a demandé combien il facturait sa médiocrité. »
Malgré elle, Elyse imagine la scène. Une femme épuisée, brûlante de fièvre, trouvant encore assez de force pour se moquer d’un guérisseur venu lui annoncer qu’il n’avait aucune certitude. Elle ne sait pas si cette image ressemble vraiment à Oza ou seulement à la sœur qu’elle aurait aimé découvrir, mais elle s’y accroche.
« Elle a souffert ? »
Amy ne cherche pas à l’épargner.
« Oui. »
Elyse baisse les yeux.
« Mais elle n’était pas seule », ajoute la capitaine. « Maëlle est restée avec elle. Moi aussi, autant que possible. Les autres passaient quand elle acceptait de les voir. Elle a continué à insulter tout le monde presque jusqu’à la fin, ce qui nous a permis de croire un peu trop longtemps qu’elle allait s’en sortir. »
La jeune femme hoche lentement la tête. La réponse ne la soulage pas vraiment, mais elle la préfère à un mensonge gentil.
« Elle savait que je viendrais ? »
« Non. »
Amy s’appuie contre la paroi.
« Elle espérait que tu lui répondrais. Peut-être que tu finirais par venir un jour, mais certainement pas que tu traverserais la mer à la première lettre. Elle disait que tu étais probablement devenue trop raisonnable pour faire une chose pareille. »
« Elle ne me connaissait pas. »
« Elle disait ça aussi. »
Elyse tourne vers elle un regard humide, interrogative.
« Qu’elle ne te connaissait pas. Elle avait quitté la maison trop tôt. Pour elle, tu étais encore une gamine qui posait trop de questions et qui la regardait comme si elle était une héroïne. Ensuite, elle s’est mise à imaginer que tu étais devenue une dame savante, avec de belles robes, des manières trop propres et une opinion sur tout. » Amy observe sa tenue. « Elle n’était pas complètement à côté de la réalité. »
Elyse devrait s’en agacer. Elle n’en a pas la force. « Elle parlait vraiment de moi ? »
« Pas souvent. Mais elle parlait rarement des choses qui comptaient sans commencer par prétendre qu’elles ne comptaient pas. »
Cette réponse atteint quelque chose qu’Elyse tentait encore de maintenir à distance. Une chaleur douloureuse monte derrière ses yeux et elle reporte son attention sur le linceul.
« Je peux la voir ? »
Amy acquiesce. « Bien sûr. »
La jeune femme approche les doigts du tissu, puis s’arrête. Elle a peur de ce qu’elle va découvrir, mais laisser Oza cachée sous un drap lui semble pire encore. Elle soulève lentement le linceul jusqu’au visage.
Oza est plus âgée que dans ses souvenirs, bien sûr. Ses traits ont été marqués par le soleil, le vent et les années passées loin du Turhan. Une cicatrice fine descend le long de sa mâchoire. Ses cheveux ont été nettoyés et attachés en arrière avec un soin qui ressemble davantage à un dernier geste d’affection qu’à une habitude de pirate.
Elyse cherche leur ressemblance.
Elle la trouve dans la forme des pommettes, dans une ligne au coin des lèvres et dans cette manière un peu hautaine qu’ont leurs paupières de reposer, même lorsque le visage ne peut plus rien exprimer.
Oza ne ressemble pas exactement à un souvenir. Elle ressemble surtout à une possibilité. À toutes les conversations qu’elles auraient pu avoir pour apprendre si leur sang commun suffisait à faire d’elles des sœurs ou si elles seraient restées deux étrangères liées par leur famille.
Elyse approche sa main de celle d’Oza, sans oser la toucher immédiatement. Elle a déjà vu des morts. Pas suffisamment pour s’y habituer, mais assez pour savoir qu’un corps cesse rapidement de ressembler à la personne qu’il abritait.
Pourtant, celui-ci reste présentable et elle ressent une énergie inhabituelle qui en émane. Elle finit par refermer ses doigts sur les siens. La peau est froide.
Les larmes viennent sans véritable avertissement. Elyse ne sanglote pas et ne s’effondre pas comme elle l’aurait peut-être imaginé. Elle pleure simplement, la tête baissée, la gorge serrée, sans savoir quelle place elle a le droit de prendre dans un deuil que l’équipage vit déjà depuis presque une semaine.
Elle pleure la mort d’Oza, mais aussi toutes les années où celle-ci n’était qu’un nom prononcé avec prudence dans la maison familiale. Elle pleure les questions qu’elle avait préparées durant le voyage, les reproches qu’elle n’aura jamais l’occasion de faire et cette attente un peu honteuse de découvrir une sœur capable de remplir immédiatement un vide qu’aucune d’elles n’avait vraiment nommé.
Amy ne cherche pas à la consoler. Elle reste près de la porte, silencieuse, et cette retenue lui semble être la seule bonté possible.
De l’autre côté de la cloison, l’équipage se fait discret. Même Brann et les marins qui l’observaient avec méfiance sur le pont paraissent avoir compris que cet instant n’appartient plus au navire.
Lorsque Elyse rabaisse enfin le linceul, son visage est humide, mais ses mains ne tremblent plus. Cette tranquillité lui paraît presque inquiétante. Elle se sent vide sans être effondrée, comme si le choc était encore trop précis pour avoir eu le temps de se répandre dans tout son corps.
« Je savais son nom », dit-elle. « Je savais qu’elle était pirate et qu’elle écrivait comme si le papier allait prendre feu si elle ralentissait. Pour le reste, ma famille préférait ne pas en parler. »
Amy tire la chaise placée près de la table et s’assoit sans aucune élégance.
Ce geste change légèrement l’atmosphère de la cabine. La capitaine n’est plus seulement la femme qui lui montre un corps. Elle devient la première personne capable de lui raconter qui était réellement Oza.
« Ta sœur était une emmerdeuse », commence-t-elle.
Elyse relève les yeux, prise de court.
Amy conserve un sérieux qui rend le mot presque affectueux.
« Une vraie. Elle discutait les ordres dès qu’elle les trouvait stupides, donc assez souvent. Elle était du genre à prendre la plus grosse ration en prétendant sauver les autres de l’excès. Elle trichait aux cartes. Et elle avait cette manière insupportable de faire croire qu’elle ne tenait à personne. »
Elyse regarde le linceul.
« Et elle tenait à quoi ? »
« À ce navire. À quelques idiots qui avaient eu le mauvais goût de devenir ses amis. À une bague qu’elle prétendait sans valeur mais qu’elle ne quittait jamais. Au Turhan, même si elle insultait le royaume chaque fois qu’elle en parlait. »
Amy marque une courte pause.
« Et à toi, je crois. Pas comme à une sœur qu’elle connaissait vraiment. Plutôt comme à une chose laissée derrière elle et qu’elle ne savait pas comment retrouver. »
Cette formulation blesse Elyse. Elle s’est demandé durant toute la traversée ce qu’elle représentait pour Oza : un souvenir d’enfance, un remords, une curiosité tardive. Apprendre que sa sœur pensait encore à elle ne remplit pas le manque, mais empêche au moins celui-ci de rester complètement vide.
« Elle parlait de revenir ? »
Amy laisse échapper un souffle qui ressemble presque à un rire.
« Parfois. Généralement quand elle avait trop bu. Ou pas assez. Elle disait qu’elle retournerait un jour au Turhan vêtue d’une robe volée à une noble, avec assez d’argent pour prétendre qu’elle n’avait pas raté sa vie. Le lendemain, elle jurait qu’elle préférerait se jeter à la mer plutôt que de revoir votre père. »
Un sourire fragile apparaît sur les lèvres d’Elyse.
Elle ignore si cela ressemble réellement à Oza. Elle sait seulement qu’elle aurait aimé l’entendre raconter cette absurdité elle-même, puis la voir changer complètement de version quelques heures plus tard.
Amy se relève et récupère une petite bourse de cuir posée sur l’étagère.
« Il y a aussi ça. »
Elle la pose devant Elyse.
« Ses affaires. Enfin, celles que l’équipage n’a pas déjà réclamées comme souvenirs. »
La jeune femme ouvre la bourse avec précaution. Elle y découvre quelques pièces, une bague simple, un coquillage poli, un fil rouge noué autour d’un éclat de métal et un petit carnet dont les pages ont gonflé sous l’humidité.
Elle n’ose pas ouvrir ce dernier.
Le carnet lui paraît presque plus intime que le corps. Oza ne peut plus lui refuser de soulever le linceul, mais ses mots peuvent encore lui révéler des choses qu’elle n’était pas destinée à lire.
« Elle écrivait là-dedans ? »
« Oui. Ce n’est pas vraiment un journal. Elle y notait des dettes, des noms de ports, des insultes, des chansons qu’elle ne terminait jamais et toutes les choses qu’elle voulait se rappeler sans avoir à reconnaître qu’elles comptaient. »
Elyse referme la bourse.
« Pourquoi me donner tout ça ? »
« Parce que tu es sa sœur. Et parce qu’elle me hanterait si je laissais Brann vendre sa bague à un marchand de pacotille. »
La remarque ne paraît pas cruelle. Elle ressemble plutôt à la manière dont Amy parle d’une personne qu’elle a aimée sans avoir l’habitude de le dire clairement.
« Vous allez l’enterrer ? »
« Pas ici. Elle voulait la mer. »
Elyse regarde la silhouette sous le linceul.
« Quand ? »
« Ce soir, si le vent tourne. Demain matin, sinon. Maintenant que tu es là, tu peux venir avec nous. »
La réponse devrait être évidente. Elle a traversé la mer pour retrouver Oza. Elle ne peut pas repartir avant de lui avoir dit au revoir.
Pourtant, l’idée de se tenir au milieu d’un équipage qui possède tous les souvenirs qu’elle n’a pas lui serre la poitrine. Ces gens pleureront une amie, une compagne de voyage, une femme avec laquelle ils ont partagé des repas, des tempêtes et des disputes. Elyse ne possède qu’un lien de sang et une lettre usée à force d’avoir été relue.
« Je veux être présente », répond-elle. « Mais je ne sais pas ce que je suis censée faire. »
Amy hausse légèrement les épaules.
« Personne ne sait. Ceux qui prétendent le contraire essaient généralement de vendre des prières. »
Cette réponse lui convient mieux qu’une explication cérémonieuse.
Elyse baisse les yeux vers la bourse posée sur ses genoux.
« J’aimerais aussi parler aux gens qui l’ont connue. Pas maintenant, peut-être. Mais je ne veux pas repartir avec seulement un visage et quelques objets. »
La capitaine prend le temps de réfléchir.
« Certains te parleront. D’autres inventeront. Quelques-uns feront probablement les deux dans la même phrase. »
« Je finirai bien par apprendre à trier. »
Un sourire bref apparaît sur le visage d’Amy.
« Là, tu lui ressembles un peu plus. »
Amy repasse la porte. Elle échange quelques mots avec Brann, resté dans le couloir, puis indique à Elyse qu’elle pourra retourner au Nid chercher ses affaires avant la cérémonie.
La jeune femme acquiesce, mais ne sort pas encore.
Elle se penche une dernière fois vers la couchette et effleure le linceul à hauteur de l’épaule d’Oza. Elle cherche une formule du Turhan, une prière apprise durant son enfance ou quelques mots suffisamment beaux pour justifier tout ce voyage. Rien ne lui semble naturel.
Elle choisit donc ce qu’elle a de plus simple.
« Je suis désolée d’avoir mis autant de temps », murmure-t-elle.
Les mots restent modestes et insuffisants, mais ils lui appartiennent. Pour l’instant, elle n’a rien de plus honnête à lui offrir.
Lorsqu’elle remonte sur le pont, la lumière lui paraît beaucoup trop vive. Les membres de l’équipage détournent les yeux avec une maladresse presque respectueuse et personne ne cherche à lui poser de question.
Cap Carcasse continue de gronder tout autour du navire, parfaitement indifférente à ce qui vient de se passer sous son pont. Elyse ne regarde pourtant plus la ville tout à fait de la même manière. Quelque part entre ces quais, ces tavernes et ce bâtiment aux noms changeants, Oza a vécu assez longtemps pour laisser derrière elle davantage qu’une lettre.